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Les vagabondages méditerranéens du voilier Anak

1ermai 18h30 – GHAZAOUET – 36°06’.3N 01°52’.2W (53 milles de Melilla)

En route pour l'Algérie.Ma première destination est le petit port de Ghazaouet.

Je croise au petit matin, à la sortie du port de Melilla, un ferry venant de Malaga.

Melilla est une petite enclave espagnole à l’Est du Maroc et à quelques miles de la côte Algérienne.

Melilla, c’est aussi ce coin d’Espagne où l’on trouve encore des monuments à la gloire (sic) de Franco et d’où est parti le pronunciamiento (le coup d’état franquiste)


Comme toujours, quand je repars pour un long périple, j’ai le blues ; je réalise que je m’éloigne toujours plus de mes proches.
C’est l’inconnu, si séduisant avant, aujourd’hui un peu plus angoissant. Bon, ce doit être l’âge, je perds une partie de mon insouciance. Naviguer n’est pas neutre. Seul encore moins. La mer a ce pouvoir incroyable de nous placer face à nous-même. Ce n’est pas toujours évident, car elle ne peut attendre que soit reporté à demain ce qui doit être fait de suite. Je sais déjà que la mer va, à nouveau, me bousculer, m’ébranler jusqu’au plus profond. Il n’y aura pas d’échappatoire ! Moi qui n’aime pas les miroirs, en voilà un, redoutable !

Vivement Ghazaouet, je serai alors à nouveau dans le bain et le spleen des départs envolé.

Au début, j’ai un vent d’ouest qui fait bien avancer Anak, mais c’est sans compter avec cette Méditerranée qui m’enverra vite un bon nord-ouest dans le nez.
Je découvre enfin la côte algérienne, ses hautes falaises ocres et pelées. je passe devant le rocher des Deux Frères, tous ces noms rappelant la présence française.

Mon premier cap algérien, le cap Milonia,

Le vent me ralentit et au moteur, avec un génois bien bordé, je vois enfin l’entrée du port de Ghazaouet. Je hisse le pavillon de courtoisie algérien et le drapeau jaune (Q) pour signaler que c'est ma première entrée dans un port algérien. J’ai finalement bien avancé.

Je suis à peine stressé. Ghazaouet est mon premier port Algérien et je n’ai pas ce fameux visa. Dès l’entrée dans le port, des gardes-côtes me font de grands signes pour que je vienne accoster à un tout petit quai.

Super sympas, les mecs. Ils montent à bord avec leurs gros souliers militaires, mais ils sont si acceuillants que cela n’a finalement aucune importance.

Papiers bateau, les miens et ils me demandent un permis personnel de navigation hauturière ? (C’est la 1ère fois qu’on me demande cela). En réalité, je réalise qu’ils demandent un peu n’importe quoi, mais j’extirpe de mes dossiers des permis fluviaux, côtiers et même hauturier, examens autrefois passés sur la Saône ! C’était dans les années 1990, j’avais découvert ces cours en plein centre ville de Dijon et je m’étais amusé à les suivre. Je ne ferai pas de commentaires sur cette farce de cours hauturiers côte d'oriens.. Je n’aurai plus jamais besoin de sortir ces permis, mais je les garde précieusement.

Les gardes-côtes m’indiquent ensuite où repartir vers le fond du port, et j’accoste à un immense quai, entre un gros remorqueur et une plate-forme de pose de tuyaux de gaz en mer plus grande encore.

Manœuvre périlleuse, car j’ai juste la longueur libre nécessaire, mais cela se fait sans problèmes. Anak parait minuscule entre ces deux géants, le toit de la timonerie dépassant à peine le quai.


Arrivent la PAF – Police algérienne des frontières – et les officiers de la capitainerie. Je ne me doute pas encore à quel point je les verrai souvent durant plus d’un mois. C’est mon premier port et sans ce visa, j’avoue ne pas être trop à l’aise.

Ils sont tous char-mants. Mais la PAF tique parce que je n’ai pas de visa !!
Aïe, aïe ! Palabres, ma gueule de fils de bourges et des relents d’éducation qui font surface semblent arranger les choses. Vingt minutes plus tard, ils reviennent à bord et me proposent un permis provisoire de sortie (ou permis d’escale) pour aller me balader. Je peux passer le prendre demain matin si je veux. Je ne profiterai pourtant pas de cette proposition, car je préfère partir dès demain pour Béni-Saf, gros port de pêche et ville qui m’attire davantage.

Puis, ce n’est pas trop la forme, ce départ, comme après Ceuta… m’éloigne, m’éloigne.. à nouveau. Avant, je bossais comme un nègre pendant que les filles grandissaient, et maintenant que je suis libre, je file sur l’eau, sans même savoir où et comment arriver au but.. à propos, quel but ? Et me voilà aussi grand-père ! Lou qui fait fondre tout le monde..

Bon, j’assume mes choix, mais j’ai gambergé toute la journée là-dessus.

Je n’ai pas de dinars, les banques sont fermées ici jusqu’à dimanche, autant me coucher tôt, car je suis crevé.

Je mets de l’ordre dans les cordages, ferle les voiles, vérifie les niveaux du moteur, la routine revient au galop.

Toc, toc…! Des algériens devant le bateau… « - Monsieur, on mange des sardines à bord du remorqueur, on t’invite. Surtout que tu es seul. »

Comment refuser, je n’ai pas encore mangé et encore moins envie de cuisiner.

À 11h du soir, je suis à table avec le capitaine, son patron armateur, son adjoint, le mécano, le cuisinier septuagénaire et deux matelots dont un jeune qui semble si intelligent et cultivé que je ne lui donne pas longtemps pour devenir lui-même capitaine.

Très fiers, ils me font visiter tous les recoins du remorqueur de construction récente. Leurs conditions de vie à bord ne sont pourtant pas faciles, cabines couchettes exiguës, cuisine minuscule envahie par une joyeuse colonie de cafards, et une salle des machines impressionnante et parfaitement entretenue. Pff, rien que les petits groupes électrogènes sont plus gros que le moteur d’Anak.

On mange les sardines, une salade délicieuse, poivrons cuits, yaourt maison aux fruits, tout en discutant et en riant. Ce qui me sauve : pas d’alcool à bord. Je n'en bois jamais, alors il vaut mieux, vu mon état de fatigue.

Ils voient rarement un type seul à Ghazaouet sur un aussi gros bateau. Anak n’est pourtant pas gros, c’est juste une impression qu'il donne.

À minuit, je rentre me coucher après séances photos de groupe et j’en passe. Super, ces gens. Je voulais me coucher tôt, mais cela m’a remonté le moral. Je retrouve la rencontre d’autres gens, d’autres peuples, d’autres pays et parfois leurs cultures si différentes. J’oublie à chaque fois que je vais sans doute aussi enrichir mon propre voyage intérieur et c’est peut-être cette légère crainte qui provoque ce spleen des départs.

Le lendemain-matin, je fais la grasse matinée, donc debout à 8,00H ! Des types arrivent de la plate-forme de pose de pipe-lines de gaz. Des Européens. Ce ne sont pas de musulmans comme ceux de hier-soir, ils suffit de voir leurs yeux vitreux et les bides de buveurs de bière, wouaw, l’accent, ce sont  des flamands !

On fait connaissance, on rigole, mais ils sont un peu cons !
Mes algériens de hier-soir, c’était autre chose.

Quand un de ces ‘techniciens’ me demande où je je suis né, je confirme avec l’accent anversois :

«  - Anvers ! 

- Tu es donc flamand? Pourquoi tu n’as pas un drapeau flamand sur ton bateau alors ? »

Quel imbécile ! Je trouve l’excuse de mon départ imminent pour m’en débarrasser. Cette petite Belgique si accueillante, mais alors, leurs problèmes linguistiques, vu de si loin, ah non ! 

Et me voilà parti à 9h00 pour Beni-Saf qui n’est pas loin, 28 milles à peine.

Une mer déchaînée se lève. Lorsque ce mauvais vent arrive en hurlant, il se forme tout de suite des vagues venimeuses. Elles se froissent le long de la coque, essayant en vain de coucher Anak. Il roule, tangue, plonge, et moi avec.
Vive l’Atlantique alors ! Cela m’apprendra aussi à ne pas vérifier une dernière fois la météo avant de partir. Puis, mystère, mon Navtex ne capte plus de bulletins météo depuis Melilla. Il faut absolument que je trouve la panne.

Il faut être maso, je pourrais être peinard chez moi. 

Et bien non, je n’ai plus de chez moi non plus, mon seul chez moi, c’est Anak  et c’est ce que je voulais.

Bon je me remonte le moral en calculant tous les avantages, en faisant des bonds en l'air, assis sur les WC à l'avant pour évacuer mon stress et fatigue.

Peu à peu, ça va mieux, j’attrape faim et je me fais des super sandwiches. Cela bouge trop pour cuisiner.

La côte algérienne est extraordinairement belle, malgré le mauvais temps, le ciel plombé et tout qui remue. Là ca se calme un peu.


Mais
 je n’avance pas, les vagues freinent Anak, le vent itou, le ciel est sinistre, le baromètre menace, il ne reste qu’une chose à faire, pilote auto, moteur à 2 000 tr/min et alarme radar, et je descends bouquiner. Je suis du genre marin paresseux.

" Pouêt ", " Pouêt ", ça, c'est dehors et ce ne sont pas des cris de mouettes !
Je fonce dans la timonerie, et je vois juste à côté d’Anak, une vedette des gardes-côtes algériens, tout sourires.

 

« Hello les gars, heu, j’étais aux toilettes… » (ils ont du se dire : - depuis le temps, constipé le mec !) Ils me demandent où je vais :

– Beni-Saf.

– Ok, bonne route, bienvenue à Beni-Saf, on vous y retrouve ce soir. Mais, vous êtes seul ?

– Oui, oui !

Si vous avez le moindre problème, vous nous appelez sur le 16. »
Et les voilà partis, toujours avec le sourire. J'apprendrai plus tard qu'en fait, ils savaient très bien où j'allais ! Et ce durant tout mon périple algérien, mais c'est sécurisant, non ? Cette côte a si mauvaise réputation, gros temps, récifs, pas de mise à jour des cartes..

Puis, ce ne sont pas les gendarmes maritimes qui vous parlent comme ça en France. Là aussi, on m’avait annoncé des contrôles en mer, les gardes-côtes montant à bord pour vérifier s’il n’y a pas d’émigrés clandestins à bord, surtout un type seul sur son voilier.

Je passe entre l’île Leïlaet et mon dernier cap avant Béni-Saf :
Le cap d’Acra et le récif du Pain de Sucre.

 
2 mai 2008 16h30 – BENI-SAF – 35°18’.5N 01°23’.3W (28 milles de Ghazaouet
16h30 : Je suis à Beni-Saf. Le même cirque à l'arrivée, petit quai à l’entrée pour les gardes-côtes, puis un endroit minuscule où je dois me faufiler, entre bateaux, chalutiers, vedettes, etc.

J’apprends à me méfier, quand on arrive au quai des gardes-côtes, ils sont souvent assistés par un militaire. Celui-ci, plein de bonne volonté, attrape l’amarre à l’avant, et tire, tire. Je fonce pour amarrer l’arrière, mais voilà Anak virant brutalement avec son étrave contre le quai rugueux, tant le militaire tire, et avec un grand sourire béat. Bon, désormais prévoir des pare-battages bien à l’avant. Je ne vais pas me mettre à hurler, pas mon genre, et il ne peut savoir, puis il y a tant de bonne volonté dans tout cela. Plutôt essayer d’expliquer avant.

Ils n’ont vraiment pas l’habitude des voiliers ici, tant mieux, et c’est exactement ce que je recherchais.

Je me dirige donc ensuite vers le fond du port à l’endroit indiqué. Le marin d’eau douce fait une manœuvre qu’il essaye savante, de petits allers-retours au moteur, et je me faufile avec les douze tonnes d’Anak entre des câbles, bouts de bois flottants, etc. La PAF, les gens de la capitainerie, me regardent faire depuis le quai.

« - Bien monsieur ! Vous faites cela toujours tout seul ? »

Ben oui, je n’ai pas trop le choix, et toujours beaucoup de chance de ne pas avoir de casse. Je touche vite du bois.

À nouveau, cette gentillesse…

« Vous restez demain ?

Heu oui, j’aimerais me reposer un peu avant la longue étape pour Oran et je voudrais aussi visiter Béni-Saf si vous m’y autorisez. »

Vu la tête que je fais, on me donnerait le bon dieu sans confession.

« Pas de problèmes, un jour, deux si vous voulez, vous passez nous voir au bureau de la PAF et on vous établira une permission de sortie. »

Ca alors, et il y en a qui payent pour un visa à aller chercher à Dijon ! C’est génial ! Je pense à mes hésitations à Rabat, à l’ambassade, et à nouveau à tous ces gens sur Internet qui déconseillent l’Algérie.

À 21h30, je dors, assommé et heureux de ce début de navigation algérienne.
Mon spleen s’est envolé, vive les voyages et les découvertes.


Balade en ville, tout seul.

C’est un des plus grands ports de pêche d’Algérie. Il y a peu de monde dans les bistros comparé au Maroc, mais je suis vite invité par un vieux monsieur à boire un café avec lui pour bavarder. Je ne rencontre aucun touriste, tout pour me plaire. Tout semble un peu triste, sale et pauvre après le Maroc, mais la gentillesse totalement désintéressée des gens compense largement cette première impression.

Ma VHF fixe de 25 W ne fonctionnait plus, j’avais une bonne réception, mais apparemment pas d’émission. Série noire : le Navtex, puis la VHF. Je rentre donc assez tôt sur Anak, car l’autre VHF, portable, ne fait que 5 W.
Une heure plus tard, la VHF remarchait.
Merci à ma lime à ongles pour les contacts défectueux. La VHF s’avèrera très importante durant cette navigation et sera souvent branchée.

Anak  passe un test : premiers arrêts longs où le frigo, PC, etc. tournent, même la pompe à eau !. Et c’est génial, avec les nouveaux panneaux solaires, malgré les gros nuages, mes batteries chargent, 12,80V ce matin au lever du jour, 13.60V en charge ce midi. Voilà, si je pouvais trouver quelqu’un qui me change cinq euros contre cinq cents dinars, je pourrais encore aller au cybercafé repéré en haut dans la ville.
Mais les policiers m’ont dit : pour les dinars, il faut attendre demain et l’ouverture des banques, c’est interdit de changer en rue. D’ailleurs, personne ne me le  propose…, et ce n’est pas le moment de me mettre la PAF à dos. Enfin… heu, on verra.

Je vais aller faire un tour, on ne sait jamais. Sinon, je ferai tout cela à Oran.


Le prochain article sera donc: de Béni-Saf à Oran !

 

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