La côte d’Algérie en voilier, seul et sans visa,
est-ce possible ? (Suite de 2)
6 mai 2008 18h10 – MOSTAGANEM – 35°56’.0N 0°04’.2E (40 milles
d’Oran)
J’ai quitté Oran et ses tracasseries administratives, après une ultime fouille d’Anak au moment de partir : en réalité, voir si un clandestin ne serait pas caché dans le bateau, et que j’emmènerais illico vers Almeria au Nord, à deux jours de navigation. Ce sera la seule fouille d’Anak en Algérie.
Ils ont les mêmes problèmes qu’au Maroc. Mais bon, tout cela se fait avec le sourire.
La côte est encore plus belle et sauvage, les caps de l’Aiguille,
le cap Ferrat
et Carbon
un régal pour les yeux.
En face de Ferrat, visite des gardes-côtes algériens, toujours aussi gentils.
« – Ca va ?
– Oui, oui, pas de problèmes, mais si vous changiez le vent de direction, cela m’arrangerait bien (je l’ai droit dans le nez, pour changer)
– Vous êtes toujours seul ?
– Oui, pas de problèmes. »
Il y a alors toujours comme un doute dans leurs yeux « il fait quoi tout seul sur sa barque celui-là ? » juste quelques secondes.
« – Bon voyage et bienvenue à Mostaganem !
– Merci ! »
Ce ne sera pas avant ce soir avec ce fichu vent, mais je change de cap cet après-midi, et si jamais je l’ai en travers, carbure Anak !
Juste à ce moment là, un des coastguards (ils adorent parler en anglais, l’impérialisme anglophone envahit même l’Algérie : dans les ports ce n’est plus CAPITAINERIE mais, en grand, HARBOURG MASTER OFFICE) crie : « - des dauphins ! » – en français s’il vous plaît.
Et effectivement, une jolie troupe de dauphins se dirige vers nous.
Du coup, le pilote met les gaz et se dirige vers eux. Quel idiot. Je me réjouissais déjà d’un ballet de dauphins autour d’Anak pour agrémenter mon café. Voyant arriver trois uniformes sur un gros canot pneumatique, ils se sont tirés fissa à l’horizon.
Passé le cap Carbon, je vire vers Mostaganem. Comme espéré, le vent se lève et je l’ai de travers. Je déroule le génois, et malgré sa coque sale, le moteur à 1 500 tr/min, Anak remonte à 5 nœuds. Je garde cette configuration, la grand-voile n’a pas d’effet. Je hisse la voile d’artimon, tout se stabilise et le pilote automatique n’a plus grand-chose à faire.
Les dauphins ! Ils sont revenus.
Plus d’uniformes à l’horizon, juste le marinero solo sur sa barque. Pendant vingt minutes, ils jouent avec Anak. Je me sens toujours fasciné par eux, avec une folle envie de partager leurs jeux à l’étrave d’Anak. J’adore leurs regards malicieux et confiants, leur façon de se tourner sur le dos comme s’ils voulaient me passer des messages. On a envie que jamais cela ne s’arrête.
Je descends lire un peu, toujours avec un coup d’œil toutes les dix minutes sur l’horizon, car je croise la sortie du port d’Arzew au loin, immense terminal pétrolier et j’en vois d’ailleurs passer un.
Puis, soudain, le vent se met à chanter dans les haubans, la mer se creuse à nouveau.
Les embardées du bateau pro-voquent des secousses brutales dont la force est inimaginable
pour qui n'a jamais navigué.
Péchant par trop d’optimisme et ayant mal rangé, les équipets du carré s'ouvrent d'un coup et vomissent leur contenu, CD, vêtements, livres et dieu sait quoi encore. Pour compléter le désastre,
dans la salle de bain, dentifrice, brosse à dents et savons rejoignent la marmelade des objets qui roulent déjà partout.
Anak rue de plus en plus dans les vagues, parfois, l’hélice, hors de l’eau s’emballe.
Je me sens bien, à l'abri dans la timonerie.
Mon plus gros coup de vent depuis Palma, et encore.. Les vagues viennent taper jusque au-dessus de la timonerie ! C'est quoi ce truc, la météo n'annonçait rien! Foutue mer Méditerranée : ou pas de vent, bref pétole, ou c'est le coup de vent. Et je vais en subir un de force 6 à 7, parfois 8 et ce, jusqu'à l'arrivée à Mostaganem !
J’avais rentré juste à temps lla voile d'artimon et le génois, j'ai même eu du mal avec celui-ci, « tu as trop traîné, idiot ». Il faut que je lise des livres moins captivants.
C’est de toute beauté. Et Anak est un bon bateau. On se croirait presque dans le golfe de Gascogne ou dans ce coup de vent au milieu du Beagle au Chili, où j’étais beaucoup moins fier.
Evidemment, cela ralentit très fort Anak, surtout quand il plonge dans un grand creux, et qu’arrive juste à ce moment une déferlante, il freine tout debout et
descend à 1,5 nœuds.
Bien sûr, il fait nuit quand je passe la pointe de la Salamandre et son feu en mer pour tenter de voir l’entrée du port de Mostaganem. Dans cet incroyable chaos liquide, on ne voit rien du tout ! Et je n’aime pas cela. L’approche d’un port inconnu la
nuit !
Mais soudain, la jetée et, dès à l’abri, c’est le calme plat.
Quelle jouissance. J’adore ces contrastes.
Premier contrôle : encore plus gentils et accueillants que mes trois premiers ports. Tous les services. On m’envoie au fond du port, on fait déménager un bateau pilote pour qu’Anak ait une place à quai.
Anak est à Mostaganem !
La PAF monte à bord, tous toujours étonnés de me voir seul et, tout de go, me propose un permis de circuler pour demain. Chouette, je vais peut-être trouver un cybercafé et visiter Mostaganem.
Je réchauffe des légumes frais surgelés et hop, au lit, il est tard et ce coup de vent m’a achevé ! Même le bruit des cargos à côté ne va pas m’empêcher de dormir.
La tempête perdure à Mostaganem, ou plutôt la toute région météo de ‘Palos’, où je suis !
Nous sommes le 11 mai et je suis arrivé le 6 à Mostaganem. J’y suis toujours.
Bref, je fais le pont comme vous.
Le premier jour, c’était encore relativement calme dans le port et j’en ai profité pour aller faire un tour en ville après une demi-heure de patience pour obtenir mon permis de sortie. J’étais trop enthousiaste en arrivant, j’avais oublié les lenteurs administratives. Sur les forums Internet, Mostaganem avait très mauvaise réputation pour les permis de sortie et pourtant, je l’ai. Il y a aussi la manière de le demander, vaste sujet que j’éviterai, je me fâcherais sans doute avec beaucoup de monde.
J’ai donc finalement pu visiter la ville. En réalité, à nouveau un taxi comme à Oran. Le Numéro 5 (un arnaqueur, il m’a demandé 1 000 dinars, mais un policier me voit sortir 1 000 dinars et se met à engueuler le chauffeur, qui du coup me demande 600 ! six euros pour tout l’après-midi ! Les taxis sont très bon marché). Grand tour de plusieurs heures dans Mostaganem, mais cette fois, devant ou derrière une voiture de la PAF avec deux policiers. Comme un VIP !
Ils m’escorteront pour mes courses au marché.
Il ne me manquait que les menottes. Mieux vaut en rire, on est sortis du marché à trois, chacun des deux policiers portait deux sacs avec fruits,
légumes, pain.
Le spectacle !
Je me vois faire le marché ainsi avec des CRS à Paris. Je n’ai pas osé proposer de faire une photo.
Avant de rentrer au port, on a fait un tour en ville, toujours escortés..
Mais j'aurai même pu aller dans un Cyber-centre, et un des policiers semblait fasciné par Internet, tout en restant très discret.
L’université de Mostaganem
Allez changer des dinars au black dans de telles conditions ! (10% + avantageux !)
Il paraît que plus on va vers l’est, plus c’est cool. Et, à partir de Ténès – prochaine escale – les paysages deviennent de plus en plus beaux.
Je sais aussi que je ne pourrai probablement pas entrer dans le port d’Alger : interdit aux bateaux de plaisance paraît-il, donc je verrai, mais il y a une marina dix milles avant, la seule d’Algérie.
On y trouve surtout des petits bateaux de pêche, car à moitié vide, mais s’il y a de l’eau et de l’électricité, wouaw, les lessives et le reste.
Si j’obtiens la permission, je fais un aller-retour en bus à Alger (laissez-moi rêver). J’étais à Alger en 1964. J’avais tout juste dix-huit ans, une exemption d’obligation militaire, un coup de tête, et je partais faire mon tour solo de deux ans en auto/camion-stop tout autour de l’Afrique, cela m’a fait rencontrer Albert Schweitzer à Lambaréné, les frères de Foucauld chez les Touaregs dans le Hoggar, et surtout l’horreur de l’apartheid en Afrique du Sud. Un tel voyage valait bien mieux qu’un service militaire.
Dans les ports algériens il est toujours difficile d’avoir de l’eau, mais cela ne m’empêche pas de prendre une douche, même froide, tous les deux jours, me laver les cheveux, etc. Mes réserves d’eau sont très importantes sur Anak.
Pour l’électricité, le 220V est introuvable dans les ports algériens, les nouveaux panneaux solaires Kyocera d’Anak rechargent à bloc les batteries tous les jours.
Génial, cette indépendance, malgré l’ordinateur qui tourne beaucoup en 12 V. Et il faut l'avouer, la pétole méditerranéenne favorise la navigation au moteur, et j'ai un gros alternateur..
Mais bon, je loucherais bien vers le confort pépère d’une marina durant quarante-huit heures, sans fausse honte.
Le port est très industriel et de pêche, les cargos entrent et sortent sans arrêt, sauf hier, car le port était fermé à cause d’une intensification de la tempête ! Cette nuit, le gros cargo à côté de moi a pu partir, aussitôt remplacé par un autre, énorme, plein de sable spécial pour les forages de puits de pétrole. Ils ont dû passer à quinze mètres d’Anak lors des manœuvres avec les remorqueurs, et je dormais. Ma tête en sortant de la cabine ce matin ! « Ça alors, ils ont repeint le cargo vert en bleu cette nuit ! » Euh, non, c’est pas le même.
Malgré cela, le fret est en forte baisse, et les officiers du port me disent que c’est à cause de la décroissance en Europe qui se fait déjà sentir jusqu’ici. Pourtant, les pétrodollars ? « - Justement, nous Algériens, on aimerait de plus en plus savoir où ils passent, les pétrodollars. » Sans commentaire…
Il y a un taxiphone à cent mètres dans le port, petite cahute avec trois téléphones et je peux appeler à l’étranger pour quelques centimes d’euros. Je ne m’en suis pas privé et j’ai pu joindre tout le monde (avec difficulté : ça fonctionnait mal, à l’international).
Trop chouette, avoir les filles au téléphone !
Le type du taxiphone vend aussi du très bon pain frais, et il est enrichi en protéines, vu le nombre de fourmis qui sortent de chaque tranche coupée. Heureusement que je ne suis pas végétarien. Il y a aussi des aliments de dépannage, genre saucisse de ‘viande’ (à fort pourcentage de colorants, etc.), mais l’emballage est vraiment joli. Et puis, j’avais acheté plein de beaux légumes lors de mon aller-retour en ville.
Sinon, le port est très sale, plastiques flottant dans l’eau (toilettes bouchées ce matin : j’adôôôre…. par un sac en plastique aspiré par la pompe), gasoil. Bon, en Europe, et surtout en Espagne, ce n’est pas toujours beaucoup plus propre.
La houle de la tempête pénètre dans le port. Anak est très secoué et flirte avec le gros quai rugueux, mais il est protégé par les pneus que m’ont apportés des pêcheurs (plus du poisson). Oubliez les pare-battages, vite déchirés contre le béton rugueux. Anak est aussi protégé sur tout son contour par un gros boudin en caoutchouc, comme les chalutiers du nord de l’Europe. Bref, il est fait pour cela et je ne m’inquiète pas plus que nécessaire. Mais j’ai tout de même triplé mes amarres.
Chaque matin, après ma grasse matinée et p’tit déj, je pars à 7h30 faire quelques kilomètres à pied, marche très rapide, tour du port, immense, jusqu’à la jetée de l’entrée et regarder l’évolution du coup de vent. C’est pour entretenir la forme du pépé : L … - pff, merci de vous marrer…
Au retour de ma balade, il y a un boui-boui (un cagibi avec juste une porte et un néon) dans le bassin des conteneurs, coincé entre deux immenses grues. Je m’arrête alors et bois un bon café pour dix centimes dans un gobelet en carton avec les dockers. C’est sympa et apparemment, il n’est pas courant de voir des Européens dans leur cagibi. La première fois, grand silence pendant quelques minutes, depuis, je suis déjà devenu l’habitué : j’entre = mon café est servi !
J’espère que cela va se calmer, les prévisions me permettraient alors de partir après-demain…. Et je pourrai peut-être envoyer ce mot à Ténès.
En attendant, on est dimanche, (ici jour ouvrable). Il est 16h00 et le commandant de la capitainerie vient de m’inviter à venir boire un café dans son bureau, ce qui est très aimable. Il a fait ses études en Belgique, à Anvers, où je suis né. Il m’offre plein de cartes postales d’Algérie. Effectivement, en Flandre, il y a une très grande école de gestion maritime portuaire. Les cours y sont donnés en néerlandais, français et surtout anglais.
Je lui ai dit que la seule chose qui me manquait dans son port était un accès à Internet. Il m’a aussitôt proposé de contacter une agence de transit privée ayant ses bureaux dans le port et de leur demander si je pouvais y aller demain pour lire et envoyer mes messages. Si ça marche, super !
À la capitainerie, où sont suivies les entrées et sorties du port, remorqueurs, bateaux pilotes, emplacements cargos, etc., il y a plein de jeunes officiers en uniformes de marine, très efficaces, qui apportent chaque jour la météo sur Anak : « - José, José, la météo ! », mais ils n’ont pas Internet ! Cela vous donne une idée du chemin à parcourir et ces jeunes officiers se sentent frustrés, car ils comparent avec ce qu’ils voient à la télévision, et sur Internet dans les cybercafés. On les sent très tendus et déçus face à mes difficultés à pouvoir circuler en ville, mais on en parle à voix basse ! Ils aimeraient bien voir leur pays s’ouvrir et être moins contrôlé.
Ce texte vous parviendra grâce à la gentillesse du patron de l’agence de transit.
« Tu t’installes, et tu vas sur Internet aussi longtemps que tu veux ».
C’est bien parce que j’attends une accalmie, cette tartine !
Et elle arrive.., ciao Mostaganem !
Comme le port est encombré de plastiques et autres détritus, les pilotes me proposent, sans avoir rien demandé, de tirer Anak avec une de leurs vedettes jusqu'au
milieu du bassin qui est propre. Là je pourrai mettre mon moteur en route, ainsi que l'hélice, et sans le moindre danger. Ils sont vraiment super dans ce pays!
Prochain article : Ténes !
partir n'apporte pas de réponses, mais ça évite de poser les questions...
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