La côte d’Algérie en voilier, seul et sans visa,

est-ce possible ?   (Suite de 3)

 

14 mai 2008 8h30 – TÉNÈS – 36°31’.7N 01°18’.9E (75 milles de Mostaganem)

 

« - Allo ! Mon capitaine ! Mon capitaine, du bateau à moteur venant de l’est ! (j’avais mon éclairage moteur) virez cap nord de suite ou débrayez l’hélice. Filet dérivant juste devant vous ! Filet dérivant juste devant vous »

Je fais un bond, il est deux heures du matin, pétole comme d'hab., Anak ronronne (heu, je crois que je ronronnais aussi un peu), propulsé à 5 nœuds par le moteur à 1 500 tr/min. Comme pour changer, j'aurai le vent de face les 3/4 de la nuit.

Je mets au point mort, allume le gros phare à main de 1 500 W et regarde partout autour d’Anak. Rien…

Si ! J’aperçois au loin une petite bouée blanche. Aucun signal lumineux, encore un filet posé sans autorisation.

Je coupe le pilote automatique et vire plein nord, cinq minutes plus tard : « - Mon capitaine, mon capitaine, c’est bon, vous pouvez reprendre votre cap ! »
En réalité, il devait me voir sur son radar et j’allais droit dans un filet qui peut faire des dizaines de mètres de long.

Attraper cela dans l’hélice, la catastrophe. À Ténès on me dira ce matin que l’année dernière, un voilier avec six personnes à bord avait cassé sa mèche de safran prise dans un filet dérivant. Donc remorquage par les gardes-côtes jusqu’au port et trois semaines pour avoir la nouvelle mèche.

Sur Anak, un tout petit peu moins de risques : une poutrelle en métal sous sa quille longue continue jusque sous le safran, protégeant ainsi hélice et safran. Par contre, cela n’empêchera pas une corde flottante ou un bout de plastique de s’enrouler autour de l’hélice. Le moteur bloque alors et s’il n’y a pas de vent, je suis bon pour plonger avec un couteau et dégager cela sous l’eau. (Mais oui, mais oui, étant seul, je m’attache avec une longue corde).

Evidemment, après la tempête de Mostaganem, comme on est en Méditerranée : pétole.

Donc Mostaganem - Ténès presque tout le temps au moteur, mais avec des courants favorables qui m’ont littéralement propulsés vers Ténès. 80 milles en seize heures.
J’avais pris deux cents litres de gasoil à Mostaganem, 15,5 dinars le litre (0,16€/L) Je ferai un immense plein avant de quitter l’Algérie, jerricans compris. C’était épique, pompe antique, quai ruisselant de gasoil et graisses diverses et un pistolet pour faire le plein d’un Boeing. Bref, avec le pompiste qui monte et descend à bord, les chaussures bien grasses, cela giclait partout. Pas grave, Anak a vu pire ! Je dois être un peu maso, mais c’est aussi le résultat de mes choix et de cette navigation différente.
Expérience oblige, j’inonde alors avant les alentours des nables sur plusieurs mètres carrés avec de l’eau bien savonneuse. Cela facilite le nettoyage en- suite.













Après avoir passé le cap Kalah à l’aube
avec un lever de soleil fabuleux,

 me voilà, après des miles et des miles de côte sauvage et superbe, à Ténès.

 





























Ténès est une ville de 35 000 habitants, la vieille ville : Kasbah, et la ville nouvelle, construite par les Français sur l’ancienne ville romaine. Il y a aussi quelques vestiges de tombeaux phéniciens dans la baie, qui est magnifique et très verte.

Je suis amarré à couple d’un tout gros remorqueur que je dois traverser pour aller à terre.
Mais le capitaine est sympa et, a priori, Anak souffre moins ainsi que ballotté contre d’im-menses quais.

Demain, cap sur Cherchell si la mé-téo est bonne.















La PAF ce matin m’a promis un permis de sortie, (suivi d’un : « – tu as des cigarettes ? – Non. Je ne fume pas »). Alors, mon permis pourrait bien dépendre d’un nuage de fumée. Ce sera mon seul policier corrompu de toute l’Algérie, car ce n’est pas terminé. Je lui donne un paquet de cigarettes espagnoles achetées à Ceuta à 1,5 euros le paquet. Je ne fume pas, donc pas de bon tabac à bord.
Je trouverai peut-être un cybercafé en ville. Si cela semble compliqué, un officier de la capitainerie m’a proposé leur propre accès Internet.

Ils me soignent bien, les jeunes officiers des capitaineries, toujours ébahis de me voir seul sur Anak. Mais les clichés persistent : « Pourquoi tu es seul ? Ca ne te manque pas, une femme ? »  Ben oui pardi ! Pour la cuisine, la vaisselle et la lessive (oh là là.. je vais me faire massacrer dans mes prochains mails).

La longue nuit dernière, l’alerte filet dérivant, toutes les quinze minutes un regard à l’extérieur, surveiller les dizaines de chalutiers en maraude, ma balade en ville. Bref, je suis un peu vaseux ! Ma petite sieste de midi (moi et les siestes) n’a pas beaucoup aidé, ce soir, ce sera tôt au lit.

La navigation de nuit est très déconseillée en Algérie, justement à cause de ces filets, des bateaux de pêche sans éclairage pour ne pas se faire repérer, mais je devais tenter le coup, car cela me permettait de rentrer de jour dans le port de Ténès qui a mauvaise réputation pour son approche, surtout par vent d’ouest. Et l’approche des côtes dans le noir, et 80 milles de jour, c’est impossible.

Ce matin, un lever de soleil face à Anak absolument fabuleux.

Je sortirai donc finalement en ville l’après-midi. Accompagné de mon policier aux cigarettes en civil. Arrivé en plein centre ville :

« - Bon, tu te débrouilles et on se retrouve à 17h là-bas. Tu fais tes courses, Internet est là en face, etc. Moi je vais prier à la mosquée. »

Génial ! Je passe au cybercentre, je me balade, je fais mes courses et j’ai même le temps de boire un café en regardant les passants, c’est ce que je préfère.

Mon policier est venu me retrouver devant le café, et nous sommes descendus à pied jusqu’au port par des raccourcis et sentiers où il semblait connaître tout les gens que l’on croisait… : salaam, et ci et ça. C’était rigolo, car souvent il expliquait aux gens que je suis seul sur le voilier dans le port.  Apparemment, les rares voiliers qui passent sont habités par un ou plusieurs couples, ou une bande de copains.
Et depuis l’hiver dernier, je suis l’un des premiers à m’arrêter. En m’accompagnant vers Anak, il me demande cette fois si j’ai des euros. Je fais l’idiot, non, non, pas d’euros, que des dinars. Il insiste, voulant une vingtaine d’euros! Soi-disant pour l’un de ces amis. Je mets le congélateur perso en route, cela doit se voir, mes réponses deviennent glaciales comme ma tête et je lui propose de passer le lendemain à la PAF pour un nouveau permis afin de retirer les euros qu’il me réclame. Il redevient tout sourire, mais avec des yeux paniqués il me prie d’oublier sa demande. Je répète, c’est la seule fois qu’un officiel a essayé de me soutirer quelque chose en Algérie. C’est très loin d’être le cas dans d’autres pays autour de la Méditerranée.

 

Prochain article : Cherchell !


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Mise à jour le 23/01/2012

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