2008 -
le rebétiko (ρεμπέτικο),
rembétiko ou
rebétiko tragoúdi.
Sacrée soirée où je me suis laissé entraîner..
Denis retournait en France lundi, et il voulait faire quelque chose, aller
au restaurant, boire quelques verres, bref me remercier de son séjour sur Anak.
Sur ce arrive notre amie Eleni sur son vieux scooter. Pas le temps de sortir de la timonerie, qu’elle a déjà grimpé la passerelle et enjambé la rambarde à l’arrière.
« -Il y a de la musique, violon et chants grecs tout près d’ici, je vous emmène ! »
Super, on n’a plus à choisir entre resto ou boire quelques verres, il suffit de suivre.
On arrive dans un restaurant avec jardin extérieur où effectivement, une jeune femme joue du violon et chante des chansons populaires grecques. C’est plein de gens qui font beaucoup de bruit, on n’entend rien et j’avoue ne pas trouver tout cela terrible.
Entre-temps, Eleni a commandé un verre de vin rouge pour chacun de nous, accompagné de pommes de terre grillées assez délicieuses. Elle va dire bonjour à quelques gens qu’elle connaît bien, ainsi que le propriétaire du restaurant et sa femme, d’origine scandinave.
Mais au bout de 20 minutes, on en a marre, le son est mauvais. Eleni disparaît et revient pour nous dire qu’on va ailleurs.
Un quart d’heure plus tard, on est assis à une table à côté du marché aux poissons, en pleine rue, genre de truc que j’adore. Denis de suite prévient : c’est moi qui invite, c’est mon dernier WE avec toi !
Oh là, là, il aurait mieux fait de se taire.. les petites bouteilles de tsipouro s’accumulent entre les assiettes de friture de poisson. Il est minuit, pourquoi vous le cacher, je ne bois jamais d’alcool, je suis passablement pété… et j’ai comme l’impression que les autres, ce n’est pas mieux.
Deux fois, des amis d’Eleni passent, s’attablent 10 minutes avec nous, et aident à écluser le tsipouro et quelques poissons..
Soudain, Eleni nous demande : « - Vous
connaissez le rébétiko ?
- Oui, bien-sûr, mais c’est si vieux dans mes souvenirs ! »
J’explique à Denis, qui déjà ne comprend rien de ce que nous disons, ne parlant pas un mot d’anglais. Donc je joue non-stop à l’interprète, et vu mon état – et le sien, je me demande s’il me
comprend encore… Il faut dire qu’Eleni et tous ses amis parlent grec ou anglais. Pauvre Denis, qui sait à peine dire Yes! Je lui explique donc que le rébétiko est une sorte de blues
grec.
Denis paie, revient assez étonné, car la Grèce est chère, mais quand on choisit les boui bouis et bistros simples et sympas, c’est parfois le contraire. Tout ce qu’on a bu et mangé à trois, plus ceux de passage, dépasse à peine les 20 €.
Et nous revoilà partis dans les petites ruelles d’Egine, il est plus d’une heure du matin, et c’est noir de monde.
On arrive dans une jolie petite cour, un escalier qui descend vers une cave, juste un éclairage avec des spots et une pancarte où il est écrit quelque chose en grec suivi d’un 15€.
Si c’est uniquement le prix de l’entrée, pour moi et mon budget, c’est le retour direct sur Anak !
Dans la cour, il y a un homme, seul dans un coin, qui fume comme une cheminée. En apercevant Eleni, il se jette dans ses bras et ils bavardent deux minutes. Eleni revient vers nous : « -C’est le propriétaire du club, il va chanter dans quelques minutes, dès que la fille a terminé de chanter, on arrive juste à temps ! » J'en déduis qu'il se préparait en faisant des vocalises à la niquotine.
On descend et on rentre. Un caveau tout foncé, une
musique extraordinaire, surtout la voix.
Dans le caveau, 50 personnes, - on sera, Denis et moi, les deux seuls étrangers.
On s’installe au bar et je découvre un spectacle
extraordinaire.
Une petite scène, un batteur, un piano électrique, et une jeune femme qui chante..
le rébétiko.
J’ai l’impression d’entendre mes CD de Ionatos et si je pouvais, là, vous faire entendre des extraits, vous comprendriez mieux.
Le public ; je crois reconnaître quelques proprios de yachts monstrueux dans le port, des armateurs athéniens sans doute. Mais aussi des groupes de femmes, d’hommes, et de jeunes qui n’ont pas l’air d’avoir plus de sous que nous.
Eleni commande pour
chacun de nous un tsipouro.. maman, comment je vais être demain ! Eleni rigole: “ -No, if you drink wine, or Ouzo, you’ll be sick to
morrow, with tsipouro : never !”. Ah bon…
Après, on comprendra mieux les 15€ de l’entrée. C’est en fait le prix de l’entrée plus une boisson, mais Denis m’avait déjà prévenu : « -
Ecoute, je dépense bien moins que si j’étais chez moi en France, ce soir, je vous invite » Merci l’ami Denis.
La fille a cette belle voix des chanteuses grecques,
basse et un peu rauque, un rien triste, tellement adaptée
à ce blues grec. On
pourrait songer au saudate portugais, mais dans le rébétiko, il y a aussi beaucoup de moments rythmés, joyeux.
A l’origine, c’était les chansons des mauvais garçons des faubourgs de la période militante de 1960, 1970. Théodorakis et Hadjidakis l’ont rendu très populaire.
Il y a eu des chanteurs très connus, Pétros Pandis, Maria Faran-douri qui chante les poèmes d’Odysséas Elytis.
Aujourd’hui, la plus belle voix est celle de Yorghos Dalaras, et évidement Angélique Ionatos, qui vît en France. J’ai bien tout copié sans fautes ?
La jeune femme arrête de chanter, et arrive notre
proprio-chanteur. Entre-temps, Eleni a le temps de nous expliquer qu’il vivait aux Etats-Unis. Un fou de musique folklorique grecque, de rébétiko, jouant du bouzouki
ou plutôt laouto, qui est une sorte de luth dont le manche est aussi
long que la caisse. Ce manche
comporte des frettes (berdébès) que le
joueur déplace selon la gamme désirée, et il comporte 8 cordes montées par paire. Il faut savoir aussi qu’en largeur, ce manche fait quasi la moitié d’un manche de guitare, pour vous dire combien
les cordes sont peu espacées.
Tellement fou de musique, ‘Sa musique’, il a quitté les States, famille, maison, boulot, tout, pour revenir sur
son île natale et ne faire plus que de la musique et retrouver ses racines. Il a très vite gagné de quoi ouvrir son caveau.
Il prend son laouto et, incroyable, la magie s’opère. C’est comme quand un mu-sicien gitan prend sa guitare, on ne voit et on n’entend plus que cela.
Le rébétiko commence toujours par un
taximi, une d’improvisation en guise de prélude.
En écoutant les morceaux dont les liens suivent, on entend bien le taximi au début du morceau :
link Extrait musical de
Bouzouki
link Extrait musical
de Bouzouki
link Extrait
musical de
Laouto
Et la magie s’opère, on ne voit pas ses doigts filer sur les cordes, on est époustouflé de voir les sons qu’il sort de son instrument. Puis il se met à chanter, c’est à la fois une voix rude,
parfois plus douce, jamais lascive.
Hélas, je ne comprends rien aux paroles, mais ce qui est saisissant, c’est de voir tout ce public
connaître toutes les paroles, continuer a chanter quand lui se tait soudain pour tirer sur sa cigarette.
Autre chose étonnante, lui fume comme un turc, et le public : pas une seule cigarette ! Est-ce interdit ? Je n’ai rien vu. C’est si rare en Grèce, car un grec sans sa clope..
Fascinant aussi, c’est la danse qui accompagne le rébético, on l’appelle le zeibékiko. Elle
se danse seul, rien à voir avec le sirtaki pour touristes, ni le hassapikos dansé en général par 3 hommes se tenant par l’épaule.
link Danse du reibekiko dans une taverne
Et cette danse, il faut que je vous raconte : dans le noir une fille se lève, vient devant le chanteur et effectue son zeibékiko, toute seule, mouvements lents et harmonieux, les
jambes fléchies. Rien de sexuel, ou aguicheur, juste quelque chose entre elle et la musique. Plus extraordinaire encore, dans la salle, des gens commandent sans cesse des paniers pleins
d’œillets. Et ils prennent les œillets et les lancent sur le ou la danseuse, et le chanteur, surtout après un beau passage de musique ou paroles. Puis la fille se rassied discrètement, se lève un
type, grand, lourd, ventru, sa grosse Rolex au poignet, mais lui aussi, il ne regarde personne,
et danse tout seul sa danse, comme marié à la musique et les paroles du chanteur, et comme je disais, la salle
toute entière qui accompagne les refrains, les plus beaux passages. Après, un jeune, en jean et vieille chemise, comme si le rébético
faisait disparaître toute barrière sociale. L’émotion me saisit par moments à la gorge, quelle belle ambiance !
La danse elle-même, ce sont des mouvement lents, parfois acrobatiques, le danseur tournant sur lui-même, ta-pant du pied, et les figures se com-pliquent au fur et à mesure qu’il danse.
Un vieux monsieur vient danser, redisparaît, puis soudain réapparaît, son appareil auditif était tombé pendant qu’il dansait ! Tout le monde rit, et cherche par terre dans l’amon-cellement d’œillets.
C’était une soirée fantastique. On peut ne pas aimer cette musique, mais cette ferveur musicale, tous ces gens différents qui chantent ensemble, ces danseurs qui se fichent de danser seul leurs sentiments, c’était vraiment émouvant.
J’ai pensé sans cesse à vous, avec une si grande émotion, car des moments si beaux, si rares, sont ceux
qu’on a le plus envie de partager. J’espère qu’un jour..
link Extrait de danse zeibékiko
Le rebétiko a de nombreux fans, écoutez le groupe Heavy Metal IRON MAIDEN jouer du
rebétiko lors d'un concert !
link Iron Maiden
Rebétiko
On est rentrés à trois heures du matin. Eleni est remontée dans sa montagne, j’étais ennuyé, vu son état. Apparemment,
c’est comme ça ici, no problem, et pas de contrôles d’alcoolémie sur les routes. De toutes façons, sur les îles, tout le monde connaît tout le monde..
Le lendemain, ce sera la grimpette vers les vieux oliviers. Denis était plutôt fort barbouillé. Quand Eleni est arrivée pour nous chercher, elle aussi, mais.. elle a avoué : « - My god, qu’est-ce qu’on a bu hier-soir ! »
J’étais époustouflé, couché à 3h du matin, debout à 9h, et en pleine forme. J’ai pris un gros petit déjeuner qui a failli faire vomir Denis. Je n’en revenais pas, je ne bois jamais d’alcool, le supporte mal, le fuit. Vive le tsipouro, surtout quand c’est Denis qui régale !
Là je vais me calmer, terminé les sorties et dépenses. Je vais m’occuper d’Anak, attendre Agnès et rêver que je gagne au Loto, que je m’achète une maison sur une île grecque, une maison avec une grande terrasse sous les oliviers avec vue sur mer. Vous serez tous là, et sur la table :
..des petites bouteilles de tsipouro.. et venant de la maison, un air de rébético..
link Extrait musical de Laouto
partir n'apporte pas de réponses, mais ça évite de poser les questions...
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